SOUS LE MÊME MAILLOT : Les Sellier, un père et son fils à la croisée des chemins devant la table
Tous les mois de cette année 2026, retrouvez le portrait de deux membres d’une famille pratiquant ensemble un même sport au sein d’un club de la métropole amiénoise. Pour ce cinquième numéro, interview croisée d’Arnaud et de Dorian Sellier, sociétaires de l’Amiens Sport Tennis de Table.
Avant d’être l’emblématique entraîneur de l’équipe fanion de l’Amiens Sport Tennis de Table, Arnaud Sellier, 46 ans, s’est forgé une solide carrière de joueur, laquelle a commencé relativement tard, à l’âge de 10 ans : « J’avais commencé par jouer au tennis. Je ne gagnais pas beaucoup de matchs. Et puis, j’ai découvert le ping-pong dans mon village, j’ai fait des compétitions et j’ai quasiment tout gagné. Il fallait faire un choix entre le ping-pong et le tennis et j’ai pris le sport où je gagnais des matchs« , s’amuse le principal intéressé. Il n’a depuis plus jamais été loin de la table et est même grimpé jusqu’à la 133e place au classement français, en comptant les joueurs étrangers évoluant en France. Évidemment, un tel succès a fortement incité ses proches et notamment Dorian, son fils, 18 ans aujourd’hui, à aussi se mettre au tennis de table, et ce dès l’âge de 4 ans : « J’ai commencé parce que tout le monde dans ma famille fait ce sport. J’ai voulu faire pareil, c’était évident pour moi. » L’objectif initial de Dorian, imiter son père dans la performance. Et s’il s’est vite aperçu qu’il serait difficile de faire aussi bien, il a longtemps ambitionné « d’arriver à son niveau le plus vite possible pour jouer avec lui ». Aujourd’hui, ils jouent ensemble.
Tantôt alliés, tantôt adversaires
En effet, depuis deux ans maintenant, en Régionale 1, père et fils Sellier figurent dans la même équipe en championnat. Et pour Dorian, c’est davantage un plaisir et un avantage que d’évoluer avec son papa qu’une pression supplémentaire de jouer pour et devant lui : « Justement, je pense que ça m’a retiré un poids parce que, comme c’est un bon joueur, il gagne ses matchs. Je joue mieux, je suis plus relâché, moins stressé. Mon rôle dans l’équipe est moins important. » Ces rencontres par équipe sont aussi l’occasion pour les Sellier de jouer ensemble en double, une discipline bien particulière qui nécessite de l’adaptation. Les liens du sang ne permettent pas à eux seuls d’obtenir l’alchimie. « Au début, c’était difficile. Cette année, on a mieux joué. C’est la première année qu’on joue si bien en double, relève Arnaud. En championnat, on a gagné plus de matchs qu’on en a perdu. On a gagné le titre au championnat de la Somme et ce n’était pas gagné d’avance. » Un binôme qui progresse et qui doit composer avec deux styles de jeu bien distincts : « Il fait beaucoup moins de fautes que moi. Je prends plus de risques. C’est plus une source sûre que moi sur le double », précise le fils au style de jeu agressif comme beaucoup de joueurs de son âge.
Je l’ai joué deux fois, j’ai pris deux caisses.
Dorian Sellier
Pour la première fois dans cette série, nos deux protagonistes n’ont pas seulement l’opportunité de pratiquer leur passion ensemble, il est aussi récemment arrivé qu’ils jouent l’un contre l’autre. Le papa, bien que toujours supérieur, tend à régresser au fil du temps tandis que le fils suit la courbe de progression inverse. Les deux Sellier sont donc à la croisée des chemins et vont pouvoir, le temps de quelques années, s’affronter à armes égales ou presque. L’objectif à moyen terme de Dorian, même s’il n’ose peut-être pas encore le penser ou simplement l’avouer devant son père, c’est de battre celui-ci : « Ça va prendre du temps encore, je pense, mais pourquoi pas », lance-t-il, prudent. Pour le moment, son père est encore au-dessus : « Je l’ai joué deux fois, j’ai pris deux caisses », confirme le jeune homme avec humour. Mais cela n’empêche pas l’entraîneur de l’ASTT d’avoir un sentiment particulier lorsqu’il doit vaincre son fils : « Je n’ai pas envie de le laisser gagner. Quand il devra me battre, il me battra à la régulière, mais c’est quand même très bizarre comme sentiment. Le tennis de table, c’est un vrai combat. On ne peut pas se battre contre son fils ou contre son père. En tout cas, pas de la même manière. Il y a le contre-exemple des frères Lebrun. Quand ils jouent l’un contre l’autre, ils font des matchs de fou, ils se tirent vraiment la bourre. Nous, on joue bien, mais il n’y a pas la même intensité que si on rencontrait un adversaire qu’on ne connaît pas ou qu’on n’apprécie pas trop. »
Une relation entraîneur/joueur particulière
Même s’il a été suivi par d’autres entraîneurs, Dorian a plus souvent eu affaire à Arnaud. Une relation entraîneur/entraîné « pas toujours facile » qui affecte davantage le premier que le second : « J’ai entraîné énormément de joueurs et de jeunes joueurs, et je n’ai jamais eu le même ressenti, c’est différent. On a beau se dire qu’il faudrait que ça soit pareil, mais ce n’est pas pareil. Je vais être sans doute beaucoup plus tolérant avec un autre joueur qu’avec lui. Sur une faute qu’il va faire, je vais lui dire : « Tu ne peux pas faire cette faute-là. C’est impossible », alors qu’un autre, je ne le ferai pas. » Le coach de la Pro B se considère comme plus dur au tennis de table que dans la vie de tous les jours avec son fils et il admet parfois s’énerver car un aspect émotionnel important entre en compte lorsqu’il s’agit de le faire progresser : « On a tellement envie que ça marche, on a tellement envie de le voir réussir. » Malgré ces petites frustrations et leur pudeur affichée en public, les deux hommes entretiennent une belle relation père-fils sur et en dehors de la table. Toutes ces années passées ensemble à pratiquer une passion commune ont renforcé leurs liens : « Le week-end, on joue ensemble, on s’entraîne ensemble, on est tout le temps ensemble. Donc ça nous a forcément rapprochés. On peut se fâcher sur le moment et puis après, on passe à autre chose », assure Dorian.
Des souvenirs indélébiles
Tous ces moments pongistes partagés ont permis aux Sellier d’avoir des souvenirs communs, souvent liés à la performance puisque les deux sont des compétiteurs nés. Le premier remonte à près de 10 ans lorsque Dorian participait à l’un de ses premiers grands tournois : « Je crois que tu avais 8 ans, 9 ans, commence Arnaud en regardant son fils. Il y a eu des photos prises à ce tournoi, les photos étaient vraiment belles, quand ils sont petits, ils sont plus mignons que maintenant (sourire). Il était marrant, il avait son petit bandeau, c’était le début de quelque chose. » Le papa faisait un saut dans le temps puisqu’il considère la dernière saison de son fils comme l’une des plus abouties sportivement parlant : « En championnat, cette année, il a battu des très bons joueurs. Il y a 1000 joueurs en France qui sont numérotés et il a réussi à en battre. Forcément, on est très content, les émotions positives sont décuplées par rapport à un autre joueur du club qui aurait battu ce joueur numéroté. Même si je souhaite la réussite de tous les joueurs du club, quand c’est Dorian qui bat un très bon joueur, je suis très content, très fier. C’est une espèce d’aboutissement. » Pour Dorian, pas de souvenir en particulier mais simplement le plaisir d’évoluer depuis quelques mois avec son père en championnat par équipe. Au-delà de leur propre pratique, père et fils partagent les bons moments de la vie du club comme la montée en Pro B de l’équipe première, il y a quelques années. Toute la famille Sellier avait fait le déplacement sur le week-end pour soutenir ses joueurs.

Sans surprise, et contrairement à nombre de binômes avec lesquels nous avons pu discuter, les prochains objectifs de Dorian et d’Arnaud sont différents. Pour le plus jeune, c’est donc d’essayer de vaincre son père, de devenir plus fort que lui dans les 10 ans à venir et « continuer de jouer avec lui tant qu’il tient la route (rire), peut-être porter le club différemment avec des joueurs plus jeunes avec qui je m’entraîne souvent aussi. » Pour le plus âgé, il s’agira davantage de lutter contre le temps que contre son enfant : « Ce qu’on peut me souhaiter, c’est de ne pas avoir trop mal au dos, aux genoux, à la hanche. Quand il me battra, je serai content, mais il faudra qu’il l’ait mérité. Mais je sens vraiment que c’est de plus en plus dur. » Dans tous les cas, il sait qu’il pourra servir, encore pour un petit moment, de sparring partner (partenaire d’entraînement, ndlr) puisque certains exercices ne nécessitent pas de mouvements brusques. Sans trop parler ni se regarder, Dorian et Arnaud Sellier ont construit une relation père/fils solide qui s’exprime de la meilleure des manières, raquettes en main.
Simon Vasseur
Crédit photo : Théo Bégler – Gazettesports.fr



