SPORT HANDICAP : Malgré leur déficience visuelle, ces 5 para-judokas en quête d’inclusion

Ils sont malvoyants ou non-voyants mais pourtant, cinq para-judokas ont participé, avec les valides, au stage de rentrée du pôle Espoir des Hauts-de-France situé à Amiens. Une nouvelle occasion pour eux de prouver qu’ils ont leur place dans un monde où le handicap est souvent considéré comme un frein vers le haut niveau.

Au début de ce mois de septembre, le pôle Espoir des Hauts-de-France faisait sa rentrée au dojo régional d’Amiens. Parmi la quarantaine de pratiquants, Philippe, Peter, Samuel, Timeo et Jocelyn, cinq judokas tout à fait lambda en apparence mais qui souffrent en fait d’une déficience visuelle, partielle ou totale. Pour les accompagner, Dany Bourguignon, en charge du développement du para-judo dans la Ligue Hauts-de-France. Son but, faire en sorte que le para-judo rayonne dans la région et sur le territoire national, peu importe leur niveau de pratique et peu importe leur handicap, qu’il soit visuel, auditif, mental, moteur, etc. « Ces 5 judokas participent souvent à des compétitions nationales en para-judo. Et donc le but de ce stage, c’était de les confronter à d’autres judokas qui ont pour objectif aussi le national, voire l’international, pour qu’ils évoluent techniquement, physiquement et tout ça en inclusivité totale avec les autres judokas valides », justifie le dernier cité.

Dany Bourguignon (Intervenant Pôle Espoirs Tourcoing et Chargé de Développement Para-Judo Régional)

Car tous ces para-judokas sont ambitieux au niveau international, eux qui ont déjà brillé à l’échelle tricolore, ayant glané une ou plusieurs médailles aux Championnats de France para-judo, certains sur une coupe technique et d’autres sur des combats. Pour rappel, une coupe technique est une épreuve de 4 minutes où chaque participant démontre ce qu’il sait faire, debout et au sol. Un barème de notation évalue l’originalité, la qualité des contrôles, l’exécution et l’équilibre. « Ça, c’est bien car ceux qui sont un peu moins compétiteurs sportifs peuvent quand même s’exprimer et avoir un objectif dans l’année quand ils s’entraînent », relève Dany Bourguignon. Ainsi, ses 5 protégés sont tous revenus avec quelque chose : « Peter a fait podium plusieurs fois. Jocelyn, c’était la première fois en combat, il a fait champion de France. Samuel, il a fait plusieurs podiums aussi. Timeo a fait podium à la coupe technique et, l’année prochaine, il pourra faire les combats. Et Philippe, cette année, il a fait podium, en sachant qu’il a déjà combattu dans le groupe France sur plusieurs compétitions internationales. »

Je trouve qu’il n’y a pas d’avantage entre un valide et un non valide.

Philippe Obi

Mais outre une volonté d’inclusion, ce stage permet aussi de mettre en lumière la capacité des malvoyants ou non-voyants à rivaliser avec les valides. D’ailleurs, les para-judokas ont le droit de participer aux compétitions valides au niveau national et c’est ce que font déjà les 5 qui étaient présents ce jour-là. « C’est important, mais nous, qu’ils ne fassent pas que du para et qu’ils combattent avec les valides. » Et si cela est rendu possible, c’est grâce à la volonté de fer, au niveau élevé de ces para-judokas, mais aussi en raison de la nature même de la discipline. Le judo est un sport de préhension, de contact, donc les déficients visuels peuvent s’exprimer quasiment comme les valides, à la seule différence qu’ils partent les mains installées et pas à distance. « Quand on rencontre un valide, on peut croire qu’ils ont l’avantage par rapport à nous, mais ils n’ont pas l’habitude de nous faire face. Je trouve qu’il n’y a pas d’avantage entre un valide et un non valide. Ce qui va jouer, ça va être vraiment la technicité », explique Philippe Obi, déjà médaillé sur des compétitions au niveau mondial.

Philippe Obi, porte-étendard du para-judo dans les Hauts-de-France.

Samuel concède qu’il est un peu plus difficile de faire du judo en voyant moins bien, mais il estime que le temps permet de s’accoutumer : « C’est parfois plus compliqué, notamment quand on nous décroche les mains. Mais par contre, on ressent au niveau du kimono s’il est vers l’avant, vers l’arrière, donc c’est un sport où on peut quand même pratiquer malgré le déficit visuel. C’est juste l’habitude à prendre. » Philippe considère malgré tout que l’obligation de maintien des mains reste un désavantage sur certains aspects : « Un non-voyant va gaspiller beaucoup plus d’énergie qu’un valide parce que le valide va travailler déjà sur les mains. Nous, c’est tout en traction. On dit toujours : ‘les non-valides, vous êtes des bûcherons, vous avez les bras comme ça’« , s’amuse-t-il. Une puissance supérieure aux valides qui peut se transformer en avantage selon Dany Bourguignon : « On n’a pas forcément une préhension si forte avec une telle pression puisque nous, on part à distance. Et on a un très gros travail de kumikata qui peut être un peu différent chez les paras. »

Une volonté de structuration de la discipline

Aujourd’hui, le nombre de licenciés de para-judo est estimé à 6000 en France, un chiffre qui a été doublé depuis les Jeux paralympiques de Paris 2024. L’objectif à court ou moyen terme est d’atteindre la barre des 10 000 licenciés répertoriés. Car l’une des difficultés pour les chargés de développement de para-judo comme Dany Bourguignon est de transformer des licences valides en para-judo, certains pratiquants ignorant l’existence d’une discipline adaptée à leur handicap. C’était le cas de Peter par exemple. Dans les Hauts-de-France, on dénombre environ 550 licenciés et ce nombre doit aussi augmenter dans les années à venir en augmentant la visibilité du para-judo : « Il faut qu’on en parle le plus possible, qu’on puisse faire comprendre que le judo, c’est ouvert à tous, il n’y a pas besoin d’avoir un bac +10 pour pouvoir faire du judo. Peu importe le handicap, que ce soit visuel, mental, surdité ou même moteur. Chacun trouve son plaisir dans la pratique, à des niveaux différents. »

Montrer aux gens qui sont aussi dans cette situation-là que c’est possible de faire du sport.

Dany Bourguignon

Pour développer la discipline, les Conseillers Techniques Fédéraux des différentes régions, comme Dany Bourguignon, se réunissent souvent pour mettre en place les mêmes choses sur chaque territoire afin que chaque para-judoka puisse avoir un accès égalitaire aux solutions et adaptations qui leur sont proposées. L’accent sera notamment mis sur les pratiquants souffrant de maladies mentales, où la prise en charge est encore différente des autres handicaps. « Il faut qu’il y ait plus d’événements para-judo aussi, que ce soit en inclusion comme ce stage, ou des activités para-judo classiques, comme le nombre d’événements valide au final. Pour montrer aux gens qui sont aussi dans cette situation-là que c’est possible de faire du sport, parce qu’ils ont peur de se mettre à un sport para. Il y en a beaucoup aussi qui sont oubliés chez eux. Peut-être qu’il y en a une centaine qu’on pourrait motiver », souhaite le meneur de la troupe des cinq athlètes présents à Amiens, ce jour-là.

Dany Bourguignon qui amène Philippe Obi vers son prochain adversaire.

Pour Philippe Obi, accélérer l’expansion du para-judo aurait deux conséquences positives pour les pratiquants comme lui. D’abord, elle pourrait permettre aux jeunes talents comme Timeo et Jocelyn de prétendre à monter plus vite en niveau et à prétendre à une carrière : « Il faut qu’on ait la chance de finir dans des pôles, dans des structures. Je pense qu’un gars non valide dans une structure sera aussi fort ou plus fort qu’un valide dans la même structure, je n’ai aucun doute. Ce n’est pas plus dur pour un non-valide. Si on a la même charge de travail, ça sera équivalent. On a quand même la chance d’avoir plus ou moins les mêmes sensations qu’un valide. » Deuxièmement, cette évolution positive générerait un brassage qui n’existe nulle part ailleurs dans le sport. « On vise quand même à se mélanger. Je fais du judo avec Teddy Riner », prend Philippe à titre d’exemple. L’ambition est claire, faire de la fédération de judo la plus inclusive de France : « On est tous là pour la même chose, s’amuser et faire des combats. »

Changer le regard de la société

Enfin, ce que les para-judokas que nous avons rencontrés veulent voir changer dans les années à venir, c’est le regard des gens. Ils n’éprouvent pas de la haine pour celles et ceux en situation de handicap, mais plutôt une certaine crainte, celle de ne pas savoir comment se comporter vis-à-vis de ces personnes qui souhaitent pourtant être considérées comme n’importe quelles autres : « Je pense que le jour où on arrêtera de parler des non-voyants, du handicap, même dans d’autres sports, le handicap sera ancré et le mélange sera bien fait. Ce n’est pas encore ancré dans les mœurs. C’est normal qu’on crée toujours une différence, mais je pense qu’on peut faire mieux« , juge le judoka de niveau international qui va même plus loin pour illustrer sa mentalité : « Est-ce que ce sport est adapté à nous ? Pourquoi pas ? Alors, on y va. C’est tout simple, en fait, il n’y a pas de barrière. Demain, on peut faire de l’escalade, on peut faire des compétitions de jet-ski, il n’y a pas de souci.« 

Dany Bourguignon rebondit en prenant pour exemple ce stage avec le pôle Espoir des Hauts-de-France : « Quand on était sur le tatami tout à l’heure, vous m’avez demandé : ‘qui sont les para-judokas ?’ Vous n’avez pas vu qu’il y avait des para-judokas. C’était juste des judokas tous ensemble sur le tatami. Et c’est ça le but de ces regroupements-là. » Pour Peter, voyant de naissance qui souffre d’une maladie lui ayant progressivement retiré la vue, l’objectif est surtout de donner l’exemple aux plus jeunes, et notamment à son fils : « Je viens aussi à 39 ans, pour, plus tard, motiver mon fils qui n’aura pas ma maladie, pour pouvoir dire : ‘À 39 ans, j’étais encore sur un tatami. Donc, bouge ton cul (sic) et ne reste pas dans le canapé. Fais quelque chose. »

Peter (à gauche) et Samuel (à droite) partagent leur expérience du para-judo.

Tous ces para-judokas sont des formidables modèles de résilience et de détermination face à un obstacle que la vie leur a infligé. Des attitudes vaillantes qui forcent le respect de tous, y compris de leurs pairs valides comme Luka Lomidze, qui a connu le haut niveau et qui a conscience des sacrifices et efforts réalisés par ces athlètes : « Je sais la difficulté de faire du judo et la difficulté d’atteindre un certain niveau dans le judo. Et là, en plus de ça, avoir une barrière entre guillemets, qui est la vue, l’une des choses les plus importantes qui existe au monde, et de performer au judo, pour moi, c’est un truc de surhomme. » Ils ne se victimisent pas, ils veulent être considérés comme des sportifs lambda, comme vous qui lisez ces lignes. Des judokas comme les autres auxquels on a simplement ajouté le préfixe « para », comme pour marquer une identité plus qu’une différence.

Simon Vasseur
Crédit photo : Théo Bégler – Gazettesports.fr

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